Nicolas Sarkozy a annoncé le mercredi le 16 mai 2007 que sa première décision de président serait de faire lire la lettre de Guy Môquet, fusillé en représailles par l’occupant allemand le 22 octobre 1941, dans tous les lycées du pays. Il a tenu à faire lire cette lettre par une lycéenne devant le Monument de la Cascade du Bois de Boulogne dressé en hommage à 35 autres jeunes résistants martyrs fusillés eux en août 1944, à quelques jours seulement de la Libération de Paris. Devant les caméras de télévision, le nouveau président faisait semblant d’essuyer une larme pendant la lecture. La lecture de cette lettre s’insère dans la suite de la célébration de la victoire le 6 mai et sur la célébration de la mémoire de Charles De Gaule et de Georges Clemenceau. Toutes ces références sont celles d’une France en guerre, elles évoquent le sacrifice et les larmes. Pendant la campagne présidentielle, sous l’inspiration d’Henri Guaino, Nicolas Sarkozy avait déjà appelé à beaucoup de reprises ce jeune communiste. Il contribuait ainsi à faire connaître la lettre de ce garçon de dix-sept ans, à la veille de son exécution : « ma petite maman chérie, mon tout petit frère adoré, mon petit papa chéri, je vais mourir ! »
Quel est le sens politique de cette décision ? « Je veux que chacun comprenne que pour moi, cette lecture, c’est un grand symbole. » dit Sarkozy. Peut-être s’agit-il, comme pour Jaurès ou Blum, d’utiliser l’une des figures du patrimoine historique de la gauche pour ses buts. Mais il y a plus. « Je n’ai jamais pu lire ou écouter la lettre de Guy Môquet sans en être profondément bouleversé » ajoute Nicolas Sarkozy. Cette phrase n’est pas seulement un aveu ; elle a valeur d’explication. L’émotion justifie la lecture : on doit lire la lettre pour émouvoir, et pour être ému. Bref, pour Nicolas Sarkozy, la référence à Guy Môquet participe d’une politique de l’émotion. Les journalistes ne s’y trompent pas, qui décrivent inlassablement le Président dans les mêmes termes : « visiblement ému ». C’est dire que l’émotion doit être visible : elle peut ainsi être partagée avec les spectateurs. On ne peut toutefois s’empêcher de penser que la lourde insistance de Nicolas Sarkozy sur l’esprit de sacrifice et de résistance, sur l’histoire et l’identité de la France éternelle, et sur les nombreux autres symboles patriotiques et nationalistes mis en scène et servis en grande pompe aux médias du monde entier pour cette intronisation, renvoient à une période, celle de la collaboration et du régime de Vichy, dont il est objectivement, par son idéologie, sa personnalité et son parcours, plus proche que celle de la Résistance et du Gaullisme dont il semble vouloir aujourd’hui s’instituer l’héritier. Il ne condamne pas explicitement le régime de Vichy, contrairement à son prédécesseur Jacques Chirac en 1995. Par ailleurs Guy Môquet combattait pour ce qui allait aboutir au Conseil National de la Résistance (CNR) qui préparait pour l’après-guerre une grande politique de reconstruction solidaire et de progrès social (création de la Sécurité Sociale, nationalisation des services d’énergie, système de retraites, droit du travail, etc. ) que la droite sarkozyste à promis de finir de casser sans aucune réflexion.
Si la lettre de Guy Môquet doit être lue dans les lycées le 22 octobre, il conviendrait certes d’en rappeler le contexte historique passé, mais aussi de restituer le théâtre politique où elle est aujourd’hui mise en scène. Et c’est certainement cette crainte de voir l’histoire instrumentalisée et ses symboles, qui explique le rejet d’une partie de la communauté enseignante et l’appel au boycott de la lecture en classe de la dernière lettre de Guy Môquet. Bon nombre d’intellectuels et d’enseignants dénoncent son ingérence personnelle dans les questions pédagogiques et ne voient dans cet acte de commémoration que le projet d’élaborer une morale d’État. Est- ce qui’ il est donc question d’instrumentaliser l’histoire, dans une stratégie présidentielle ou l’appel à une vision de l’école dont on renforcerait la mission civique, à charge pour elle de revitaliser le sentiment national ?
Nele Ludvigsen 54111